Annette Messager
La cuisine d’Annette Messager.
« C’est beaucoup de cuisine. Je me
sens un peu comme une sorcière préparant son bouillon. Je commence par
photographier mes amis, les gens qui m’entourent, avec des éclairages
très faux, des projecteurs très forts dans les yeux, les bouches, pour
accentuer les contrastes, renforcer les ombres et les pâleurs du
visage. J’ai besoin de photographier de vraies personnes, bien que je
déteste la photographie dite « réaliste ». Après, sur la planche
contact, j’isole les morceaux, j’en agrandis certains par projections
sur différentes surfaces obliques qui déforment les détails. J’ai
l’impression de vraiment posséder mes modèles, j’agis sur eux, je les «
anamorphose ». Après je les mets au mur, je les recouvre de grands
plastiques transparents et je redessine par-dessus. Quand les formes
sont entièrement découpées, montées, collées, alors je mets la
peinture, et c’est encore une manière de les manipuler. Ainsi je peux
transformer mes amoureux en chauve-souris qui viennent me voir la nuit
dans mon sommeil. J’utilise un bric-à-brac de techniques différentes
comme j’utilise le bric-à-brac de ma culture, de ma vie. J’y puisse
comme dans un grenier. Cela provoque un carambolage de styles mais ce
sont ces images associatives ainsi formées que je recherche, de même
que les surimpressions, les trucages, les lentilles déformantes, car
pour moi l’image est aussi une illusion. »
Annette Messager "Les Piques" 1991-1993
Les
piques font référence à la Révolution Française et donne une tournure
plus violente et plus sombre à l’œuvre d’Annette Messager. Dans cette
première étape de la série on trouve des peluches et des animaux
empaillés, des éléments fabriqués, dessinés, peints par l’artiste,
images macabres, corps démantibulés, cartes géographiques et
territoires sinistrés. Annette Messager explore la face noire de
l’humanité. Les images qu’elle élabore sont des déclinaisons du thème
de la dissection, dont elle prend les modèles dans des planches
anatomiques ou des photographies d'ouvrages médicaux. D’autres se
rattachent au thème de la destruction et montrent des scènes de guerre,
des bombardiers en actions, des images d’actualité retouchées par ses
soins. Les corps qu’elle fabrique en tissus sont des corps hybrides,
proliférant, faits d’organes épars, des monstrueuses poupées de
chiffons de couleur rembourrés. Certaines de ces figurines sont
hérissées de crayons de couleur, d’autres pendent comme des grappes,
les organes épinglés au corps, plusieurs sont enfilées dans des bas
noirs qu’elles transpercent de place en place. Les bas servent aussi à
figurer des têtes grotesques, dont la bouche et les yeux incisés
laissent apparaître une âme de tissu comprimé, et qui pendent
lamentablement comme des vieilles outres déformées. Il y a de
l’exorcisme autant que de la dénonciation dans ces œuvres. Cette
humanité défaite se dresse comme une société de fantômes, brandit ses
plaies, conjure ses peurs. Les mêmes sont les victimes et les
bourreaux, on ne peut départager le vrai et faux, le théâtre de
l’actualité. Image de libération ou d’oppression, cette mise en scène
réaliste est avant tout l’expression d’une dualité du corps, écartelé
entre la puissance et l’impuissance, dépendance et indépendance qui
sont des thèmes récurrents dans toute l’œuvre d’Annette Messager.
Textes dans: "Annette Messager" par Catherine Grenier "La création contemporaine" Ed. Flammarion