Christian Boltanski.
L’œuvre de Christian Boltanski s’inscrit, de manière générale, dans la mouvance Fluxus des année 70. Un des thèmes récurrents de la mouvance Fluxus étant que la vie même constitue une œuvre d’art en cela l’œuvre de Boltanski rejoint celle de Beuys ou de Ben. Il y a aussi un lien étroit avec l’art conceptuel car les réalisations ne demande aucun savoir-faire ; le savoir prend le pas sur le savoir-faire.
Boltanski met en scène sa propre vie pour cela l’utilisation de la photo constitue un moyen privilégié car : » elle est ressentie comme vraie, comme preuve que l’histoire que l’on raconte est réelle, elle donne l’illusion de la réalité. » Les photos sont souvent accompagnées d’une légende qui « identifie » ce que l’image désigne. Outre les photos Boltanski utilise des matériaux « pauvres » : coupures des journaux, vêtements usagés, boîtes en fer blancs rouillées, etc.
Les travaux de Boltanski visent à impliquer le spectateur dans la vie de C.B.
En 1970 Boltanski envoya à plusieurs personnes une lettre, rédigée d’une main enfantine, de façon presque illisible et plein de fautes d’orthographe : « Il faut que vous m’aidiez, vous avez sans doute entendu parler der difficultés que j’ai eu récemment et de la crise très grave que je traverse. Je veux d’abord que vous sachiez que tout ce que vous avez pu entendre contre moi est faux. J’ai toujours essayé de mener une vie droite, je pense, d’ailleurs que vous connaissez mes travaux ; vous savez sans doute que je m’y consacre entièrement, mais la situation a maintenant atteint un degré bien intolérable et je pense pas pouvoir le supporter bien longtemps, c’est pour cela que je vous demande, que je vous prie, de me répondre le plus vite possible, je m’excuse de vous déranger, mais, il faut absolument que je m’en sorte. »
Au cours d’un entretien, en 1975, Boltanski s’est rappeler avoir reçu cinq réponses, : « Ce n’est toute même pas si mal, cinq personnes qui ont voulu m’aider. Mais si j’ai fait ce travail, c’est que j’étais réellement déprimé. Si je n’avait pas été artiste, j’aurais sans doute écrit une lettre comme ça et je me serais peut-être jeté par la fenêtre : mais comme je suis un peintre, j’en ai écrit soixante, enfin la même soixante fois, et je me suis dit : « Quelle bonne pièce et quelle réflexion sur l’art et la vie !.. » Quand on a envie de se tuer, on se fait son portrait en train de se tuer, mais on ne se tue pas. »
En écrivant une lettre, puis en la recopiant à la main une soixantaine de fois, il pouvait se libérer de la charge affective qu’elle véhiculait. Il impliquait ses lecteurs, avec ou sans leur consentement, dans sa vie comme dans son art.
Les travaux de Boltanski mettent donc en scène sa propre vie et plus particulièrement son enfance, pour lui , l’enfance, loin de représenter une étape idyllique vers l’age adulte, est la part de nous-même qui meurt la première.
« Une grande partie de mon activité est liée à l’idée de biographie, mais une biographie totalement fausse et donnée comme fausse avec toutes sortes de fausses preuves. On peut trouver ceci dans toute ma vie : la non-existence du personnage ; plus on parle de Christian Boltanski, moins il existe. »
Dans ce travail « biographique » il y a toujours confusion entre réalité et fiction.
« Il avait tellement parlé de son enfance, tellement raconté de fausses anecdotes sur sa famille que, comme il le répétait souvent, il ne savait plus ce qui était vrai et ce qui était faux, il n’avait plus aucun souvenir d ‘enfance. » « ce dont ils se souviennent »
Pour Boltanski, l’artiste est celui qui tend le miroir aux autres, afin qu’ils puissent se reconnaître. Dans le même temps, il cache son propre visage. Ce jeu qui simultanément dévoile et obscurcit l’identité de l’artiste, figure parmi les paradoxes mis en scène dans son art. Il suggère que Christian Boltanski que nous connaissons n’est peut-être qu’une construction factice, une fiction qui souligne l’impossibilité de ne jamais connaître l’autre, et la difficulté de se connaître soi-même.
Son frère aîné et sa mère en particulier prenaient en charge son instruction. Boltanski se rappelant cette époque, disait : « Durant toutes ces années d’après-guerre, alors que l’antisémitisme français était encore vivace, je me sentais différent des autres. J’étais tellement replié sur moi-même que vers l’age de onze ans, non seulement je n’avais pas d’amis et me sentais totalement inutile, mais je quittais aussi l’école. Un jour mon frère me fit des compliments sur l’un de mes dessins, et cela suffit à me convaincre que je pouvais, moi aussi, être bon en quelque chose, Alors je me suis à peindre sans arrêt. Je choisissais des sujets historique ou religieux, avec beaucoup de personnages, sur des grands formats en contreplaqué. »
Les activités répétitives.
Pendant deux mois, il façonne plus de trois mille boules de terre. En 1971 il se proposa de tailler dans plus de neuf cents morceaux de sucre des formes abstraites toutes différentes les une les autres. Si les trois mille boules de terre ont pour corrélatif l’impossibilité de faire de ses propres mains une sphère parfaite, elles n’en rappellent pas moins l’absurdité foncière de l’art et de la vie. « Je pense que toute activité humaine est stupide. L’activité artistique aussi est stupide, mais ça se plus, c’est plus évident. Un homme qui essaie de faire le portrait de son frère pendant vingt-cinq ans et qui les rate totalement, ça paraît encore plus idiot qu’un monsieur qui exerce la médicine, alors que tout ça, c’est à peu près équivalent. Ce qui semble beau, c’est cette démarche de savoir qu’on ne va pas réussir, mais d’essayer toute de même parce qu’il va peut-être une chance qu’on réussisse, c’est une sorte de lutte pour vivre ou de protestation contre le fait de mourir, protestation contre le fait de vivre. » En 1969 il publie un livre d’artiste intitulé : « Reconstruction d’un accident qui ne m’est pas encore arrivé et où j’ai trouvé la mort ». Livret de six pages qui prétend reconstituer l’avenir, en l’occurrence la propre mort de Boltanski dans un accident de bicyclette. Parmi les documents présentés, on trouve la carte sanitaire d’urgence de Boltanski, une photo d’identité, un schéma du lieu de l’accident sur l’avenue Jean-Jaurès, ainsi qu’une photographie du contour à la craie dessiné par la police. Le lecteur est pour le moins clairement averti de ne pas toujours croire ses yeux, surtout lorsqu’il s’agit de Christian Boltanski. Suivent d’autres livrets d’artistes : « Reconstitution des gestes effectués par Christian Boltanski entre 1948 et 1954 », puis, il commence une série de travaux intitulés : » Essais de reconstitution d’objets ayant appartenus à Christian Boltanski entre 1948 et 1954. »
Avec une maladresse délibérée, il modela et copie ses jouets, ses ustensiles et ses vêtements.
Christian Boltanski "Odessa" 1989
Dans Récit-Souvenir de 1971, il révélait que son grand-père, David Boltanski, appartenait à une famille pauvre et très religieuse d’Odessa.
Odessa est donc un travail sur la mémoire familiale, bien qu’on ne sache rien sur les personnages photographiés : « Un rapport étrange avec le divin, le sentiment d’être à la fois l’élu et le dernier des hommes, me pousse à affirmer puis à me contredire, à pleurer et à me moquer, à dire que je fait de la peinture sans faire de la peinture. Dans la culture juive, je suis attiré par le fait de dire à la fois la chose et son contraire, ou cette façon de répondre à une question et constamment tourner en dérision la chose que l’on fait. J’imagine que mes rapports ambigus avec la peinture et l’utilisation de la photographie sont liés à cette conscience juive, si tant est que j’en aie une. Je fais de la photographie, considérée comme un art moins noble que la peinture, comme si je craignais de m’affronter à cet art trop sacré. De toute façon, cela demeure très flou chez moi ; je n’ai aucune culture juive. Je suis comme les Indiens qui, dans les westerns, servent de guide aux soldats : ils ont tout oublié, mais quand ils ont bu, il leur revient des danses indiennes. »
Dans leçons de ténèbres comme dans Odessa il y a sans doute aussi une évocation à des millions de juifs morts dans les camps de concentration.
« Il y avait beaucoup de choses concernant mon enfance que je supprimais, car elle me semblait trop différente. Entre autres, je ne mentionnais jamais dans mes premières œuvres que ma famille était juive, je la décrivais comme une famille française toute à fait normal.